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Jean-Baptiste de Boyer, marquis d'Argens (1704-1771):
"Lettres Juives - ou Correspondance Philosophique, Historique, et Critique, entre un Juif Voyageur à Paris & ses Correspondans en divers Endroits"
Amsterdam, 6 vols., 1736 -1737

Jean-Baptiste de Boyer, Marquis d'Argens, was born on 24 June 1704, in Aix-en-Provence, France. After being disinherited by his father on account of his frivolous life style, he went to live in Holland and became a writer. Friedrich der Grosse was very much impressed by his books and invited him to come to Potsdam where he was appointed to "Kammerherr" and Director of the Academy. In 1769, he returned to France and on 11 January 1771, he died near Toulon.

Letter CXXXVII, on Vampirism

       "Je viens de lire, mon cher Isaac, la relation d'un prodige qu'on a insérée dans un journal historique et je l'ai trouvée si particuliere que je crois que tu avoueras avec moi que les faits qu'elle contient semblent pousser à bout toutes les spéculations philosophiques, et tous les raisonnemens humains. En voici un extrait fidèle. Je te dirai ensuite quel est mon sentiment à l'égard des choses miraculeuses qu'elle contient.

-- On vient d'avoir dans ces quartiers une nouvelle scène de Vampirisme, qui est dûment attestée par deux officiers du tribunal de Belgrade qui ont fait descente sur les lieux, et par un officier des troupes de l'Empereur à Gradisch qui a été témoin oculaire des procédures.

Au commencement de Septembre mourut dans le village de Kisilova, à trois lieues de Gradisch, un vieillard âgé de 62 ans, trois jours après avoir été enterré, il apparut la nuit à son fils et lui demanda à manger. Celui-ci lui en ayant servi il mangea et disparut. Le lendemain le fils raconta à ses voisins ce qui était arrivé. Cette nuit le père ne parut pas mais la nuit suivante il se fit voir et demanda à manger. On ne sait pas si son fils lui en donna ou non mais on trouva le lendemain celui-ci mort dans son lit. Le même jour, cinq ou six personnes tomberent subitement malades dans le village et moururent, l'une après l'autre peu de jours après. L'officier ou Bailif du lieu, informé de ce qui était arrivé, en envoya une relation au tribunal de Belgrade qui envoya dans ce village deux de ses officiers avec un bourreau pour examiner cette affaire. L'officier impérial dont on tient cette relation, s'y rendit de Gradisch, pour être témoin d'un fait dont il avait si souvent ouï parler. On ouvrit tous les tombeaux de ceux qui étaient morts depuis six semaines. Quand on vint à celui du vieillard on le trouva les yeux ouverts d'une couleur vermeille et ayant une respiration naturelle, cependant immobile et mort. D'où l'on conclut qu'il était un signalé Vampire. Le bourreau lui enfonça un pieu dans le coeur. On fit un bucher, et on y réduisit en cendres ce cadavre. On ne trouva aucune marque de Vampirisme ni dans le cadavre du fils, ni dans celui des autres.
--

Graces à Dieu, nous ne sommes rien moins que crédules. Nous avouons que toutes les lumières de physique que nous pouvons approcher de ce fait, ne nous y découvrent rien de ses causes. Cependant, nous ne pouvons refuser de croire véritable un fait attesté juridiquement et par des gens de probité, outre qu'il n'est pas unique en ce genre. Nous copierons ici ce qui est arrivé en 1732 et que nous avons inséré alors dans "Le Glaneur", no. XVIII.

-- Dans un certain canton de la Hongrie, nommé en latin Oppida Heidonum, au-delà du Tibisque, vulgo Teysse, c'est-à-dire entre cette rivière qui arrose le fortuné terroir de Tockay et la Transilvanie, le peuple, connu sous le nom de Heiduque croit que certains morts qu'ils nomment Vampires sucent tout le sang des vivans, en sorte que ceux-ci s'extenuent à vûe d'oeil au lieu que les cadavres, comme des sangsues, se remplissent de sang en telle abondance qu'on le voit sortir par les conduits et même par les pores. Cette opinion vient d'être confirmée par plusieurs faits dont il semble qu'on ne peut douter vu la qualité des témoins qui les ont certifiés. Nous en rapporterons ici quelques-uns des plus considérables.

Il y a environ cinq ans qu'un certain Heiduque, habitant de Medreiga, nommé Arnold Paule, fut écrasé par la chûte d'un chariot de foin. Trente jours après sa mort, quatre personnes moururent subitement et de la manière que meurent, suivant la tradition du pays, ceux qui sont molestés de Vampires. On se ressouvint alors que cet Arnold Paule avait souvent raconté qu'aux environs de Cossova et sur les frontieres de la Servie Turque il avait été tourmenté par un Vampire (car ils croyent aussi que ceux qui ont été Vampires passifs pendant leur vie le deviennent actifs après leur mort, c'est-à-dire, que ceux qui ont été sucés sucent à leur tour), mais qu'il avait trouvé le moyen de se guérir en mangeant de la terre du sépulcre du Vampire et en se frottant de son sang, précaution qui ne l'empêcha pas cependant de le devenir après sa mort puisqu'il fut exhumé 40 jours après son enterrement et qu'on trouva sur son cadavre toutes les marques d'un archi-Vampire. Son corps était vermeil, ses cheveux, ses ongles et sa barbe s'étaient renouvellés, et il était tout rempli d'un sang fluide et coulant de toutes les parties de son corps, sur le linceul dont il était environné. Le Hadnagy ou le Baillif du lieu, en présence de qui se fit l'exhumation, et qui était un homme expert dans le Vampirisme, fit enfoncer, suivant la coutume, dans le coeur du défunt Arnold Paule un pieu fort aigu dont on lui traversa le corps de part en part, ce qui lui fit, dit-on, jetter un cri effroyable comme s'il eût été en vie. Cette expédition faite on lui coupa la tête et on brûla le tout après quoi on jetta les cendres dans la Save.

On fit la même expédition sur les cadavres de ces quatre autres personnes mortes de Vampirisme, crainte qu'ils n'en fissent mourir d'autres à leur tour. Toutes ces expéditions n'ont cependant pu empêcher que vers la fin de l'année derniere, c'est-à-dire au bout de cinq ans, ces funestes prodiges n'ayent recommencé et que plusieurs habitans du même village ne soient péris malheureusement. Dans l'espace de trois mois, 17 personnes de différent sexe et de différent âge, sont mortes de Vampirisme, quelques-unes sans être malades et d'autres après deux ou trois jours de langueur. On rapporte, entr'autres, qu'une nommée Stanoska, fille du Heiduque Jovitzo, qui s'était couchée en parfaite santé se réveilla au milieu de la nuit toute tremblante en faisant des cris affreux et disant que le fils du Heiduque Millo, mort depuis neuf semaines, avait manqué de l'étrangler pendant son sommeil. Dès ce moment elle ne fit plus que languir, et au bout de trois jours elle mourut. Ce que cette fille avait dit du fils de Millo, le fit d'abord reconnaître pour un Vampire. On l'exhuma, et on le trouva tel. Les principaux du lieu, les médecins et les chirurgiens, examinèrent comment le Vampirisme avait pu renaître après les précautions qu'on avait prises quelques années auparavant. On découvrit enfin, après avoir bien cherché, que le défunt Arnold Paule avait non-seulement sucé les quatre personnes dont nous avons parlé mais aussi plusieurs bestiaux dont les nouveaux Vampires avaient mangé et, entr'autres, le fils de Millo. Sur ces indices on prit la résolution de déterrer tous ceux qui étaient morts depuis un certain temps et parmi une quarantaine on en trouva dix-sept avec tous les signes les plus évidens du Vampirisme. Aussi leur a-t-on transpercé le coeur et coupé la tête et ensuite on les a brûlés et jetté leurs cendres dans la rivière. Toutes les informations et exécutions dont nous venons de parler ont été faites juridiquement en bonne forme et attestées par plusieurs officiers qui sont en garnison dans ce pays-là, par les chirurgiens-majors des régimens, et par les principaux habitans du lieu.

Le procès-verbal en a été envoyé vers la fin de Janvier dernier au conseil de guerre impérial à Vienne, qui avait établi une commission militaire pour examiner la vérité de tous ces faits. C'est ce qu'ont déclaré le Hadnagy Barriarar et les anciens Heiduques et ce qui a été signé par Battuer, premier lieutenant du régiment d'Alexandre Wirtemberg, Flickstenger, Chirurgien-major du régiment de Furstembusch, trois autres chirurgiens de compagnie, Guoschitz, Capitaine à Stallath.
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J'ai cru, mon cher Isaac, devoir te communiquer tous les prodiges qu'on débite sur les Vampires pour que tu sois plus en état d'en juger et que la multitude des faits serve à leur éclairissement. En attendant que tu m'apprennes tes sentimens je vais hazarder de t'écrire les miens.

Il y a deux différens moyens pour détruire l'opinion de ces prétendus revenans et montrer l'impossibilité des effets qu'on fait produire à des cadavres entiérement privés de sentiment. Le premier c'est d'expliquer par des causes physiques tous les prodiges du Vampirisme. Le second c'est de nier totalement la vérité de ces histoires - ce dernier parti est sans doute le plus certain et le plus sage. Mais comme il y a des personnes à qui l'autorité d'un certificat donné par des gens en place paraît une démonstration évidente de la réalité du conte le plus absurde, auparavant de montrer combien peu on doit faire fonds sur toutes les formalités de justice dans les matières qui regardent uniquement la philosophie, je supposerai, pour un temps, qu'il meurt réellement plusieurs personnes du mal qu'on appelle le Vampirisme.

Je pose d'abord ce principe, qu'il se peut faire qu'il y ait des cadavres qui, quoiqu'enterrés depuis plusieurs jours, répandent un sang fluide par les canaux de leurs corps. J'ajoute encore qu'il est très-aisé que certaines gens se figurent d'être sucées par les Vampires et que la peur que leur cause cette imagination fasse en eux une révolution assez violente pour les priver de la vie. Etant occupés toute la journée de la crainte que leur inspirent ces prétendus revenans, est-il fort extraordinaire que pendant leur sommeil les idées de ces fantômes se présentent à leur imagination et leur causent une terreur si violente que quelques-uns en meurent dans l'instant, et quelques autres peu après? Combien de gens n'a-t-on point vû que des frayeurs ont fait expirer sur le champ? La joie même n'a-t-elle pas souvent produit un effet aussi funeste?

En examinant le récit de la mort des prétendus martyrs du Vampirisme je découvre tous les symptômes d'un fanatisme épidémique et je vois clairement que l'impression que la crainte fait sur eux est la seule cause de leur perte. Une nommée Stanoska, dit-on, fille du Heiduque Jovitzo, qui s'était couchée en parfaite santé se réveilla au milieu de la nuit toute tremblante en faisant des cris affreux, et en disant que le fils du heiducque Millo, mort depuis neuf semaines, avait manqué de l'étrangler pendant son sommeil. Dès ce moment elle ne fit plus que languir et au bout de trois jours elle mourut. Pour quiconque a des yeux tant soit peu philosophiques ce seul récit ne doit-il pas lui montrer que le prétendu Vampirisme n'est qu'une imagination frappée ? Voilà une fille qui s'éveille, qui dit qu'on l'a voulu étrangler et qui cependant n'a point été sucée, puisque ses cris ont empêché le Vampire de faire son repas. Elle ne l'a pas été apparemment dans les suites puisqu'on ne la quitta pas, sans doute, pendant les autres nuits et que si le Vampire eût voulu la molester ses plaintes en eussent averti les assistans. Elle meurt pourtant trois jours après sa frayeur et son abattement, sa tristesse, et sa langueur, marquent évidemment combien son imagination était frappée.

Ceux qui se sont trouvés dans les villes affligées de la peste, savent par expérience à combien de gens la crainte coute la vie. Dès qu'un homme se sent attaqué du moindre mal, il se figure qu'il est atteint de la maladie épidémique et il se fait en lui un si grand mouvement qu'il est presqu'impossible qu'il résiste à cette révolution. Le chevalier de Maisin m'a assuré, lorsque j'étois à Paris, que se trouvant à Marseille pendant la contagion qui regna en cette ville, il avait vû une femme mourir de la peur qu'elle eut d'une maladie assez légère de sa servante qu'elle croyait atteinte de la peste. La fille de cette femme fut aussi malade à la mort. Deux autres personnes qui étaient dans la même maison se mirent au lit, envoyerent chercher un médecin et assuraient qu'elles avaient la peste. Le médecin arrivé visita d'abord la servante et les autres malades et aucun d'eux n'avait la maladie épidémique. Il tâcha de rendre le calme à leurs esprits, et leur ordonna de se lever et de vivre à leur ordinaire mais tous ses soins furent inutiles auprès de la maîtresse de la maison qui mourut deux jours après de sa frayeur.

Considère, mon cher Isaac, ce second récit de la mort d'un Vampire passif et tu y verras les preuves les plus évidentes des terribles effets de la crainte et des préjugés. Trois jours après avoir été enterré il apparut la nuit à son fils, demanda à manger, mangea et disparut. Le lendemain le fils raconta à ses voisins ce qui lui était arrivé. Cette nuit le père ne parut pas mais la nuit suivante on trouva le fils mort dans son lit. Qui peut ne pas voir dans ces paroles les marques les plus certaines de la prévention et de la peur? La premiere fois qu'elles agirent sur l'imagination du prétendu molesté de Vampirisme elles ne produisirent point leur entier effet et ne firent que disposer son esprit à être plus susceptible d'en être plus vivement frappé. Aussi cela ne manqua-t-il pas d'arriver et de produire l'effet qu'il devoit naturellement opérer. Prends garde, mon cher Isaac, que le mort ne revint point la nuit du jour que son fils communiqua son songe à ses amis parceque, selon toutes les apparences ceux-ci veillerent avec lui et l'empêcherent de se livrer à la crainte.

Je viens à présent à ces cadavres pleins d'un sang fluide, dont la barbe, les cheveux et les ongles se renouvellent. L'on peut, je crois, rabattre les trois quarts de ces prodiges et encore a-t-on bien de la complaisance d'en admettre une petite partie. Tous les philosophes connaissent assez combien le peuple, et même certains historiens, grossissent les choses qui paraissent tant soit peu surnaturelles cependant il n'est point impossible d'en expliquer physiquement la cause.

L'expérience nous apprend qu'il est certains terrains qui sont propres a conserver les corps dans toute leur fraîcheur, les raisons en ont été assez souvent expliquées, sans que je me donne la peine de t'en faire un inutile récit. Il y a à Toulouse un caveau dans une église de moines où les corps restent si parfaitement dans leur entier qu'il y en a qui y sont depuis près de deux siécles et qui paraissent vivans. On les a rangés debout contre la muraille et ils ont leurs habillemens ordinaires. Ce qu'il y a de plus particulier c'est que les corps qu'on met de l'autre côté de ce même caveau deviennent deux ou trois jours après la pâture des vers.

Quant à l'accroissement des ongles, des cheveux et de la barbe, on l'apperçoit très-souvent dans plusieurs cadavres. Tandis qu'il reste encore beaucoup d'humidité dans les corps, il n'y a rien de surprenant que pendant quelque-temps on voie quelque augmentation dans des parties qui n'exigent point les esprits vitaux. Le sang fluide coulant par les canaux des corps semble former une plus grande difficulté, mais on peut donner des raisons physiques de cet écoulement. Il pourrait fort bien arriver que la chaleur du soleil venant à échauffer les parties nitreuses et sulphureuses qui se trouvent dans les terres propres à conserver les corps, ces parties s'étant incorporées dans le cadavre nouvellement enterré, viennent à fermenter; et décoagulant et défigeant le sang caillé le rendent liquide et lui donnent le moyen de s'écouler peu à peu par les canaux. Ce sentiment est d'autant plus probable qu'il est confirmé par une expérience. Si l'on fait bouillir dans un vaisseau de verre ou de terre une partie de chyle ou de lait mêlée avec deux parties d'huile de tartre faite par défaillance, la liqueur, de blanche qu'elle était, deviendra rouge parce que le sel de tartre aura raréfié et entiérement dissout la partie du lait la plus huileuse et l'aura convertie en une espéce de sang. Celui qui se forme dans les vaisseaux du corps est un peu plus rouge mais il n'est pas plus épais. Il n'est donc point impossible que la chaleur cause une fermentation qui produise à peu près les mêmes effets que cette expérience, et l'on trouvera cela beaucoup plus aisé, si l'on considère que les sucs des chairs et des os ressemblent beaucoup à du chyle et que les graisses et les moëlles sont les parties les plus huileuses du chyle. Or toutes ces parties en fermentation doivent par la règle de l'expérience, se changer en une espèce de sang. Ainsi, outre celui qui serait décoagulé et défigé, les prétendus Vampires répandraient encore celui qui se formerait de la fonte des graisses.

Voilà, mon cher Isaac, ce qu'on peut dire lorsqu'on veut bien avoir la complaisance de ne point démentir absolument les certificats qu'on a donnés sur ces faux prodiges. En effet, il serait plus qu'absurde de penser qu'ils pussent être véritables, car, ou les corps de ces Vampires sortent de leurs tombeaux pour venir sucer, ou ils n'en sortent pas. S'ils sortent, ils doivent être visibles. Or l'on ne les voit point, car quand ceux qui s'en plaignent appellent au secours on ne découvre rien. Il faut donc qu'ils ne sortent pas. Si les corps ne sortent pas c'est donc l'ame. Or l'ame spirituelle, ou, si l'on veut, composée de matière subtile, peut-elle ramasser et contenir comme dans un vase une liqueur telle que le sang et la porter dans le corps? C'est une plaisante commission dont on la charge. En vérité, mon cher Isaac, j'aurais honte de vouloir prouver plus long-temps l'impossibilité du Vampirisme, et je me trouverais dans le cas d'un ancien docteur nazaréen qui rougissait de l'erreur de ceux qu'il était obligé de réfuter, et du malheur des gens qui avaient été assez infortunés pour en entendre parler."

Comments and page © 2009 by Rob Brautigam - NL - Last changes 14 February 2009
"Jean-Baptiste de Boyer, Marquis d'Argens" - illustration based on an old print from my collection
Photo "Kensal Green Cemetery - London" © 1979 by Rob Brautigam

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